Plus qu'un résistant, Seydil Hadj Malick était conquérant...
Serigne Cheikh déclara à l'occasion de l'une de ses conférences : "Face à un système colonial matériellement puissant et spirituellement décadent, Maodo proposa sa médiation pour sauver les âmes".
La mission de Médiation ou de Sauveur du patriarche de la tijaniyya n'était pas facile, il lui fallait être foncièrement cultivé et particulièrement conquérant... Paul Marty le présente comme "le marabout le plus instruit du Sénégal".
SON CURSUS
L'étude de sa vie montre qu'il a effectué un parcours sans faute ni bavure avec comme résultat des réalisations qui dépassent l'entendement du commun. Et pourtant ses moyens matériels étaient trop limités... mais ses ressources spirituelles, colossales. Ainsi, avait-il l'habitude de dire que la seule arme dont il disposait était son chapelet.
A l'image du prophète, il est né, alors que son père
n'était plus de ce monde, mais il avait un oncle Al Fâhim Mayoro qui
était déjà informé de son destin éclatant par le Cheikh Umar Al Fouty,
avant même sa naissance.
Dès sa tendre enfance, El Hadji Malick étudia toutes les sciences
spirituelles dispensées dans son terroir et au-delà. C'est ainsi que,
très jeune, son oncle lui donna l'héritage qui lui venait d'El Hadji
Umar.
A 33 ans, Maodo quitte le Sénégal pour accomplir le cinquième pilier de l'islam : Le pèlerinage à la Mecque.
A l'occasion de ce pèlerinage, il ne pouvait manquer de visiter la tombe
du prophète... son bien aimé, sa référence absolue. Ce n'est pas pour
rien qu'il est l'organisateur du plus grand Mawlidun Naby de tous les
temps.
L'attachement de Maodo à l'égard prophète était sans commune mesure. En effet, une fois à Médine, il ne voulait plus quitter. Il voulut y demeurer éternellement, ivre qu'il était de son amour pour cet élu du Miséricordieux.
Il y demeura un certain temps, jusqu'à ce qu'un serviteur de Dieu, vienne lui dire "Votre pays à besoin de votre érudition". Il se décida alors à revenir au bercail pour accomplir sa haute et très noble mission de SAUVEUR.
PÔLE DE SON TEMPS
Plus qu’un gardien du temple...
Après la disparition d’El Hadji
Oumar, la mort de Maba Diakhou Bâ, et l'exil volontaire ou involontaire de certains
religieux de son temps, Maodo et ses hommes se sont implantés de façon fort remarquable sur toute l’étendue des
capitales coloniales, ceddo et même au-delà, pour revigorer la foi religieuse
des musulmans et développer l'enseignement islamique.
Serait-il exagéré de lui attribuer le titre de Pôle (Qutb) de son temps, tant et si bien qu’il fut la personnalité religieuse la plus influente, et l'autorité musulmane la mieux écoutée ?
Paul Marty témoigne en 1917 :
« L’influence exercé par Al-Hadji Malik s’étend à tout le Sénégal, sauf pourtant aux régions du Haut-Fouta toucouleur. Elle est particulièrement sensible dans tout le bas Sénégal, de Saint-Louis au Saloum. Ce marabout paraît être à l’heure actuelle le Cheikh religieux le plus important et le plus considéré de la colonie, comme il en est le plus lettré et le plus sympathique. Beaucoup de points litigieux en matière religieuse, morale ou culte lui sont soumis. C’est lui notamment qui, s’il y a doute, fixe le jour de l’ouverture ou de la rupture du jeûne pour le ramadan. »
UN GRAND STRATEGE
Contrairement à ses congénères qui préféraient investir les zones rurales loin du regard des colons, Maodo s'installa à la rue Andrés Lebon à Saint Louis, capitale du Sénégal, à quelques encablures du palais du gouverneur. C'est ainsi que débuta ses conquêtes spirituelles qui s'articulaient autour de quatre leviers : l'éducation, la formation, la formation de formateurs, le déploiement géographique.
Il s'installa ensuite à Tivaouane, capitale du royaume ceddo, située entre la capitale du Sénégal (Saint-Louis) et celle de l'AOF (Dakar).
En grand visionnaire, il n'eut guère le radicalisme d'un Lat Dior Diop...
Ainsi pour la réussite de sa mission, mit-il à profit les infrastructures du colon, notamment l'autorail et la liaison ferroviaire Dakar-Saint-Louis-Dakar. Ces outils de déplacement lui permirent de faire la navette entre les points géographiques stratégiques de sa mission afin de dispenser ses enseignements et coordonner le déploiement de ses "troupes".
UN GRAND FORMATEUR
En 1895, Maodo ouvre l'Université de Ndiardé un Daara Supérieur où il forma les sommités de la religion pour les disséminer ensuite sur tout le territoire national et même au-delà, pour prêcher la parole de Dieu et les enseignements de son prophète Muhammad Sws.
RESISTANT HORS PAIR
Le colon ne lui faisait guère de cadeau, et il vécut des situations particulièrement difficiles.
Un beau jour, au cœur de sa mission, il eut la visite surprise d'El Hadji Abdou
Kane, qui l'informa d'une mesure funeste de l'autorité coloniale interdisant
formellement les appels à la prière et les séances de wazifa... Maodo se
confia alors à son "Confident", le prophète Muhammad Sws, à travers une qaçida de cinq strophes débutant en ces termes :
ALÂ YÂ RASSÛLAL-LÂHI YÂ AF’DALAL WARÂ
FA HÂ NAHNU FÎ ‘DÎQIN SHADÎDIT-TARAAKOUMI...
Oh, Messager d’Allah, Oh Meilleur des créatures.
Nous voici dans une situation d'extrême étroitesse...
Il s'agit d'une qaçida de cinq (5) strophes, à l'image des cinq (5) piliers de l'islam et des cinq prières (5) quotidiennes qui a eu pour "effet" la révocation quasi instantanée de l'autorité coloniale auteur de cette malencontreuse décision... à savoir, moins d'une semaine après.
Cela veut dire que le colon ne faisait pas de cadeau à Maodo qui a dû résister à toutes formes d'injustices pour le triomphe de ses idées.
LE ROYAUME CEDDO
Après avoir bien formé ses lieutenants (Muqaddam), Il s'installa à la capitale des Ceddo, Tivaouane en 1902, Alors que le Gamou était tout simplement une danse païenne, Maodo instaura la célébration de la naissance du prophète Mawlidun Naby et la baptisa Gamou... une occasion idéale pour véhiculer les enseignements du prophète. Mission accomplie car le Gamou païen n'existe plus.
LA CAPITALE DE L'AOF
Maodo ne pouvait accepter que les colons soient à la fois maîtres du territoire et maîtres des esprits. C’est pourquoi il ne leur laissa aucune marge pour réaliser leur projet d’assimilation.
En 1902, le projet de construction du palais de la république est validé, En 1905, Seydil Hadj Implanta sa Zawiya au Plateau, à quelques encablure du palais… Décidément, il n’était pas disposé à leur céder le terrain.
PONTY-VILLE
La déclinaison "Ville" suivant le nom d’un colon existe dans la presque totalité des colonies françaises :
- Brazzaville au Congo,
- Treichville en Côte d’ivoire,
- Lastourville au Gabon
- etc.
A l’instar de ces pays, le Sénégal allait avoir sa PONTY-VILLE. Heureusement, Maodo avait déjà convaincu les lébous de Dakar. Alors, au projet colonial de baptiser une nouvelle cité « PONTY-VILLE », Maodo opposa MEDINE, la ville du prophète. C’est l’actuel quartier de la MEDINA à Dakar. Une fois encore, Seydil Hadj marqua son amour incommensurable pour le prophète, mais aussi sa capacité à conquérir les âmes.
Avec cet amour et son dévouement vis-à-vis du prophète, il en arriva à dire qu’il relèverait le défi d’être au moins le cinquième khalife du prophète après les illustres compagnons : Abou Bakr, Umar, Uthman et ‘Aly.
LA CAPITALE DE LA METROPOLE
El Hadji Abdoul Hamid Kane, un Khalife de la Tidjanyya, mais disciple de Seydil Hadj Malick est l'un des acteurs principaux à avoir œuvré pour la construction de la Grande Mosquée de Paris. En 1922, la première pierre de la grande mosquée est posée.
LA CAPITALE DU SENEGAL
Saint-Louis est pratiquement le point de départ des conquêtes spirituelles de Maodo ; il en est également le lieu où la boucle fut bouclée.
En 1922, année de la pose de la première pierre de la grande mosquée de Paris, Serigne Babacar Sy, son héritier spirituel, venait d'achever la construction de la Zawiya de Saint-Louis dont il lui remit les clés... Acte fort remarquable qui symbolise le clou de son apostolat et le passage de témoin entre l'apôtre et son successeur, car hélas, nulle créature n'est éternelle...
Seydil Hadj Malick quitte ce monde à la même année, précisément le 27 juin 1922...
Qu'est-ce donc à ajouter, si ce n'est tout simplement : "Mission Accomplie !".
Ben Cheikh